Fort du succès de Drive, sorti en 2011, Nicolas Winding Refn se lance à la conquête de la Thaïlande, et emprunte un chemin radicalement opposé à son précédent film. Pour le meilleur, ou pour le pire ?
SYNOPSIS : Bangkok. Julian vit en exil après avoir fui les Etats-Unis et dirige un club de boxe thaïlandaise qui dissimule un trafic de drogue. Quand son frère, Billy, est tué après avoir assassiné une prostituée, leur mère arrive en ville pour rapatrier le corps de son fils. Ivre de rage et de vengeance, celle-ci ordonne à Julian de retrouver les meurtriers et de lui apporter leurs têtes, coûte que coûte.
Très critiqué, encensé ou descendu, Only God Forgives n'a en tout cas pas laissé indifférent... A la fois expérimental et personnel, le film n'est certainement pas le meilleur du réalisateur danois. En effet, si certains éléments sont intéressants, l'ensemble peut laisser le spectateur dérouté, voire perplexe.
Dans un premier temps, le réalisateur a pris le parti de focaliser son film sur une chose : l'esthétique.
Ce genre de choix nous renvoie à une question essentielle : le cinéma, est-ce d'abord de la narration ou du visuel ? Il est clair qu'ici Rufn a fait le choix de tout miser sur le silence de ses protagonistes. Quelques dialogues parsèment le film mais ils sont soit pauvres, soit inutiles. Ce mutisme peut être dérangeant pour certains spectateurs friands de dialogues enflammés et répliques cinglantes. Cependant, si personne (ou presque) ne pipe mot, la musique, elle, résonne tout au long du film, tantôt dramatique, tantôt douce, composée par Cliff Martinez (Drive, Spring Breakers). Il y a d'ailleurs une étrange alternance entre les scènes de combats très violents et de curieux numéros de chants dans un karaoké, qui change l’ambiance musicale du tout au tout.
Ainsi, tout est autour du visuel et de la musique. Tout d'abord, les décors qu'offre Bangkok ; ruelles sombres, boutiques glauques, maisons sordides s'opposent aux chambres d'hôtels de luxe. Il y a également le couloir de la maison de Julian, rouge sang. On peut d'ailleurs remarquer que la palette de couleurs tourne autour du rouge : écarlate, rubis, flamboyant, orangé, pourpre, symbole de violence, de passion, de sang. La violence est d'ailleurs au cœur du film, assez gore et pas toujours justifiée.
Côté costumes, Refn mise sur la simplicité, mais tout est calculé : chemise blanche et veston pour Gosling, costume et col blanc pour Chang. Seul tache : les vêtements de Crystal, la mère de Julian, d'une vulgarité sans pareille.
Mais c'est surtout au niveau de la mise en scène que cette recherche de l'esthétique peut devenir insupportable à force d'enchaîner les plans parfaitement cadrés, orchestrés de manière assez peu naturelle finalement. En effet, si certains clichés sont magnifiques (notamment ceux des entrainements de sabre de Chang), d'autres donnent l'impression d'être dans un clip vidéo où tout est tellement organisé que toute la poésie s'en évapore.
La lenteur du film est également un élément qui permet au réalisateur d'appuyer davantage sur l'aspect du film, sur ce que le spectateur voit, plutôt que sur ce qui est dit oralement. Ce rythme peut peser car dans les scènes d'actions, les ralentis sont assez pénibles .
Face à un film aussi étrange, presque expérimental par les prises de parti du réalisateur, on pourrait se demander de quoi traite alors réellement le film. En effet, le thème de la vengeance est au cœur de l'histoire mais elle n'est qu'un fil dans une pelote de laine.
On pourrait tout d'abord parler de les allusions à Œdipe et au mythe des Atrides. Kristin Scoot Thomas incarne en effet une mère qui "dévore ses enfants". Son désir de vengeance conduit Julian à sa perte. Dominatrice, elle mène à la baguette son fils cadet et affiche clairement sa préférence pour Billy. Célibataires, ils ont l'air d'être tous deux mariés à leur mère, et semblent à la fois la craindre, la respecter et l'aimer.
On peut aussi souligner la folie qui parcourt l'ensemble du film. Tous les personnages sont atteints d'une forme de folie latente et de déséquilibre assez inquiétants. Par exemple, la fascination que vouent tous les policiers à Chang manque de recul et d'esprit critique par rapport à la façon dont il exerce la justice et se considère comme le "dieu" du le titre du film. Crystal est complètement aveuglée par la vengeance et est à la fois prête à tout pour tuer le coupable mais perd tous ses moyens face à la moindre embûche. Cette folie confère au film un côté presque onirique ; les scènes s'entremêlent, on aperçoit parfois des scènes futures dans le film, il y a des flashbacks, des ellipses. Ce système temporel complètement mélangé donne l'impression d'un rêve.
Enfin, Julian reste un personnage assez mystérieux. Discret, influençable par sa mère, il a l'air de vivre dans son propre monde. Il est incapable d'agir, semble se moquer éperdument de cette histoire de vengeance, avant que sa mère ne lui en parle et qu'il ne se jette corps et âme dans cette tâche et n'en ressorte défiguré mais déterminé. Ryan Gosling semble cantonné à jouer des personnages impénétrable et mono-expressifs mais ils sont peut-être le plus grand intérêt des films dans lesquels il joue. On peut d'ailleurs ajouter que le personnage que Refn a crée dans Drive : fort, puissant, sauveur, héroïque, est ici littéralement défiguré : détruit, impuissant et complètement à l'opposé du conducteur de son film précédent. S'agirait-il de détruire le mythe Gosling ? En tout cas, les fans de première heure de Ryan seront déçus.
Face à ce film un peu ovni, extrêmement violent, assez immoral et très déroutant, peu d'entre nous auront une impression et une critique univoques d' Only God Forgives.
Musique by Cliff Martinez :